Dis Maman, comment on fait un produit ?

Je ne sais pas si vous vous posez souvent la question, mais moi, depuis toute petite, je me demande comment les « choses » sont fabriquées (en plus de savoir si elles ont une âme…). Qui les a imaginées, inventées, dessinées… Pourquoi ? Comment elles sont fabriquées. Par qui ? Où ? C’est justement ce qui m’a poussée, dans ma « carrière », à prendre un petit virage en direction du développement produit. J’ai toujours été fascinée par la conception, ce passage de l’idée abstraite à la chose qu’on a entre les mains. L’usage, les matières, le design, la fabrication…

D’ailleurs, à la base, je voulais être architecte… pour que mes dessins de maisons puissent un jour devenir de vrais bâtiments. J’aurais aussi voulu être écrivaine ou dessinatrice de BD, pour que mes personnages ou mes histoires prennent vie dans la tête des lecteurs. Je me suis aussi vue réalisatrice… pour mettre en scène tous les scénarii que j’avais dans la tête. Styliste aussi, pour dessiner des vêtements qui seront portés, lavés, recyclés… J’avoue aussi avoir rêvé devenir « designer » (tant qu’on y est ;-)… pour imaginer des objets qui seront un jour utilisés ou juste admirés. Bref… au final, je ne suis rien de tout ça, mais peut-être un peu de tout à la fois. Ce qui est sûr, c’est que pour le moment, j’essaye de créer des sacs sympas pour des gens cools, avec ou sans enfants 🙂 et ça me plait bien !

Alors je vais justement vous raconter ce que je fais quand je développe un produit. Ce n’est sans doute pas la logique de développement classique, mais c’est celle de MeroMero. C’est parti…

L’IDEE

Tout commence, évidemment, par une idée, ou parfois, simplement un besoin. Un truc qu’on a en tête, genre « un sac à langer qui ferait aussi porte-bébé », ou un « sac à dos modulable qui serait utilisable par des parents comme par des photographes » ou, ah non, je sais : « un porte-bébé ultraléger qu’on pourrait sortir de sa poche »… bref, des idées qui nous passent souvent par la tête et qu’on aimerait bien avoir entre les mains.

// quand l’idée prend forme //

LE CONCEPT

Après, ce n’est pas tout d’avoir des idées… il faut réussir à les conceptualiser. A les mettre sur le papier, à expliquer tes idées aux « autres ». Ceux qui ne sont pas dans ta tête. Généralement, je commence par gribouiller des trucs, des croquis. Et c’est ce que je trouve le plus difficile car justement, je ne sors pas d’une école de design. Les volumes, les usages, les petits détails « ingénieux » mais qui ne rendent rien sur le papier. C’est souvent la déception. Alors je gomme, je gribouille, je recommence. « Pourquoi j’ai pas fais une école de design… :-/ ». Je réfléchis à la meilleure solution. J’étudie pleins d’options, des plus loufoques aux plus rationnelles. Oui parce qu’on n’est pas en cours de dessin-là, on doit créer des produits qui vont se vendre ! Il faut donc que notre idée « géniale » se transforme en idée « rentable ». Et c’est là que ça se complique…

// la phase de croquis //

LES FOCUS GROUP

Chez MeroMero, on trouve très important d’impliquer les consommateurs dès la phase de développement du produit. En plus des questionnaires, on essaye aussi d’organiser régulièrement des « focus group » où on écoute leurs besoins. C’est un moment unique et super enrichissant où les idées émergent, se confrontent ou tombent aux oubliettes. Et ce ne sont pas forcément des clients, ça peut être des personnes qui ne connaissent pas du tout la marque, des profils très différents. C’est ce qui fait tout l’intérêt des « focus group ».

// focus group organisé à Annecy pour de futurs développements  //

LE BENCHMARK

Une fois qu’on a conceptualisé notre idée, on peut commencer à regarder ce qu’il se fait autour de nous, et pas qu’en France, dans le monde entier !!! Dans ce cas-là : Google est notre ami. Mais vous vous doutez bien que ça ne suffit pas. Il faut connaître son marché, voyager, écouter. Le but du benchmark n’est pas de s’inspirer (ça, il aurait fallu le faire avant), mais surtout de vérifier que notre super idée n’existe pas déjà. Et si jamais on découvrait que d’autres ont déjà eu la même idée avant, le benchmark nous permet de « ne pas faire comme les autres » et continuer à nous différencier. Surtout s’il existe des brevets ! Il faut faire très attention à l’ « art antérieur ». On n’imagine même pas ce que les gens arrivent à breveter ! Après, si on ne trouve rien de similaire, faut aussi se poser la question de « pourquoi personne n’y a pas pensé avant ». Souvent, c’est louche et il y a forcement une raison… ou pas. Le benchmark nous permet aussi de nous « positionner » sur un marché. Car même si on innove avec un produit qui n’existe pas, il va falloir le positionner sur un marché, qui lui, existe et est inondé d’autres acteurs…

LE PRIX

C’est le moment de penser au prix de vente, donc à déterminer les marges, donc le coût du produit. Et c’est ce coût qui va nous permettre de « dessiner » un produit, le plus proche de notre concept de départ. D’ailleurs, c’est le gros problème des grandes marques qui recherchent des marges toujours plus importantes. Du coup, elles cherchent à faire des économies sur les matières, les petits détails, la main d’œuvre… et on se retrouve avec des produits qui se ressemblent tous, souvent de mauvaise qualité, sans parler de la fabrication… Après, nous aussi on a des marges à respecter, sinon, l’entreprise n’est pas rentable. Attention, « rentable » n’est pas un vilain mot ! C’est simplement la condition pour pouvoir exister et continuer à créer des produits…

Bref, vous l’aurez compris, le coût va nous permettre de cadrer notre conception, et éviter que l’on parte dans tous les sens : le choix des matières, les options, les finitions, le pays de fabrication et donc : le design. D’ailleurs, c’est super frustrant : on a des super idées, on pense à des détails maaaaiiiiiiiiis… il faut y renoncer, sinon, le prix de vente final sera trop élevé et vous n’achèterez pas.

LE DESIGN

Autant je trouve la phase de croquis compliquée, autant celle du « design » est intéressante, car on se rapproche de la vérité :). Les vrais designers arrivent à tout dessiner au crayon, dans les moindres détails (mon rêve… mais bon, j’ai plus l’âge de faire une école de design). D’autres attaquent directement avec des outils 3D. Moi, en bonne autodidacte, je fais avec ce que je connais : Illustrator. Un logiciel qui permet de dessiner pas mal de choses et surtout, de donner suffisamment de détails et d’explications à l’usine qui va prototyper le produit. Généralement, je repars des mes croquis et je regarde comment les autres produits sont « montés ». Comment les zips sont positionnés, où sont les renforts, comment est montée la bretelle, où il faudrait la renforcer… C’est une phase super intéressante qui alterne dessins et creusage de méninges. D’ailleurs, souvent, je dois tout redessiner car je me suis rendu compte qu’il fallait mettre le zip de l’autre coté ! Et c’est aussi le moment où on doit dessiner le concept dans les moindres détails car les dessins vont venir illustrer le dossier technique.

// dessins Indesign du sac à dos Squamish  //

LE DOSSIER TECHNIQUE

La phase cruciale… Ce passage de relai où ton idée va arriver dans les mains d’un prototypiste, qui va devoir donner vie à ton produit. En l’occurrence dans les mains d’un Vietnamien qui ne parle pas un mot d’anglais, donc encore moins de français. Tout doit donc être rédigé en anglais, puis traduit en vietnamien et expliqué à  l’équipe de la « sample room »… Donc autant aller droit au but en utilisant les mots justes, techniques et… les bonnes tournures. Oui parce qu’en plus, il y a le coté culturel qui prend le dessus (héhé, bah oui, ce serait trop simple sinon !). Le dossier technique est donc un document où j’explique mon concept et où je détaille tout ce qui va leur permettre de monter le produit. En gros, si j’oublie de donner une info, comme la dimension d’une sangle sans importance, ils vont l’interpréter à leur manière et donc très probablement faire une erreur. Il faut donc TOUT mentionner. Pour le sac à dos Squamish par exemple, qui reste pourtant simple, c’est plus de 15 pages d’explication.

// une des pages du dossier technique  //

LE PREMIER PROTO

Dans mon idéal, j’aurais souhaité pouvoir continuer à monter les protos en France, juste à coté du bureau (comme ça a été le cas pour la première version de la besace Clem&Léon). Dans la pratique, ce n’est plus possible (enfin, tant que je n’ai pas gagné au loto…). Donc en ce qui nous concerne, les premiers protos sont montés directement dans l’usine au Vietnam, dans la « sample room », un atelier dédié au développement de nouveaux produits. Il n’est évidemment pas gratuit, mais le coût du prototype est inclus lorsqu’on passe la commande. Quelques semaines après avoir envoyé le dossier technique, on reçoit donc le premier proto. C’est toujours super excitant, encore mieux que Noël, parce que là, ce n’est pas un cadeau choisi sur un catalogue, c’est TON produit, celui qui sort de ta tête ! Je me souviens de la fois où j’avais reçu le premier proto du sac à dos Squamish. On n’était au salon Maison&Objet à Paris. Je venais de changer d’usine, pour passer d’un fabricant français à un « asiatique ». J’étais stressée car je ne savais pas à quoi m’attendre. Ils m’avaient promis qu’ils m’enverraient le proto pour le salon. Mais on n’avait toujours rien reçu… Mais le lendemain, on reçoit un carton à l’adresse de notre AirB&B. Laura, ma stagiaire, fait un A/R en Uber pour ramener le colis au plus vite sur le salon. Et là, l’émotion était tellement grande que je me suis mise à pleurer à l’ouverture du carton. Un sentiment de soulagement (car en plus la qualité était top !) et surtout de fierté d’avoir entre les mains un produit qui n’existait jusque là que dans ma tête. De voir à quel point ils avaient tout respecté, tout compris, tout interprété. Après, ça reste un premier essai. Il n’était pas parfait, mais on n’était pas loin. Le premier proto est souvent très moche. Pas dans les bonnes matières, avec plein de choses à corriger, mais quand même… ça ressemble beaucoup à notre idée.

// le premier proto du « Mini Squamish »  //

Ce qu’on ne voit pas, sauf si on se rend sur place, c’est toutes les étapes qui se passent dans la « sample room ». Il y a tout d’abord une personne qui s’occupe de tout redessiner dans un logiciel de patronage en 2D (certains clients travaillent en 3D). C’est pour ça que je dois renseigner toutes les dimensions, formes, assemblages, pour qu’il puisse comprendre et redessiner pièce par pièce, les éléments du puzzle à assembler. Cette étape est cruciale car ils vont ensuite imprimer le patron sur une énorme imprimante laser. Ces morceaux de carton vont ensuite être poinçonnés pour marquer les repères de montage. Puis ils arrivent dans les mains de la personne qui va découper au cutter tous les tissus, mousses, sangles, etc. qui composeront le sac. Une fois que tout est prêt, les composants sont rassemblés dans une grande pochette qui est remise entre les mains des couturiers. Et là, le montage commence. Lorsqu’ils ont des questions, ils demandent à la personne qui a dessiné les patrons, et au « merchandiser » (la personne responsable du projet, celle avec qui on travaille en direct). Là aussi c’est super intéressant de voir comment se monte un sac. Comment ils ont réussi à transformer notre dessin en un véritable objet qu’on tient entre les mains. Je suis toujours impressionnée par le savoir-faire des patronnier.e.s et couturier.e.s. Je suis vraiment contente de pouvoir travailler avec des personnes aussi compétentes, même si elles sont à l’autre bout du monde et que je me sens totalement « lost in translation » quand ils discutent autour de moi !

// digitalisation des dessins et placement des « morceaux du puzzle »  //
// impression (et pré-découpe) des patrons //
// poinçonnage des repères de montage //
// découpe des tissus et autres matériaux //
// y’a plus qu’à assembler ! //
// une des nombreuses étapes de montage du sac à dos Squamish //
// toute l’équipe dédiée aux prototypages des produits MeroMero //

TESTS & FEEDBACK

Une fois qu’on a le premier prototype entre les mains, on peut déjà comparer et voir si c’est conforme à ce qu’on avait dessiné. Voir s’ils ont bien compris ce qu’on a expliqué. Parfois, on se rend compte que ça ne fonctionne pas du tout et qu’il faut tour reprendre. D’autres fois, ils n’ont pas fait comme on a dit, mais ils avaient bien raison, car ils ont l’expérience du montage et sont donc force de proposition et d’amélioration (et ils sont très forts !). C’est le moment des tests, en interne, d’abord, puis avec nos amis, nos clients, notre « communauté ». On essaye d’organiser à chaque fois des sessions « workshop » pour faire tester le proto dans diverses conditions. On fait remplir des questionnaires pour obtenir des feedback en vue d’améliorer le prototype. On aimerait développer ça de façon systématique, en envoyant plusieurs produits à tester en conditions, mais on n’a qu’un seul exemplaire du prototype, donc ce n’est pas évident.

// workshop test pour notre nouveau porte-bébé //

CORRECTIONS ET NOUVEAUX PROTOTYPES

Vient ensuite le moment des corrections, des commentaires. Là aussi, il faut être le plus détaillé possible. Dire ce qu’ils ont bien fait (et les féliciter) et demander de corriger ce que nous avons mal dessiné, ou ce qu’ils ont mal fait (tout en restant courtois ;-). Cette phase est assez longue, car il faut tout vérifier, tout mesurer, tout prendre en photo, tout corriger, tout expliquer, tout redessiner. Car tout ce qui est modifié doit être mis à jour sur les dessins. On décide de changer de crochet ? Ok, alors il faut modifier tous les designs… On renvoie donc un nouveau dossier technique mis à jour en vue d’un deuxième proto. Eux ont gardé un « keeping sample », un double du proto pour référence. Et rebelote : correction et réimpression des patrons, découpe des tissus (souvent d’autres tissus qu’on teste aussi), montage du deuxième proto, envoi, tests, feedback, corrections, proto 3, tests, feedback, corrections… Jusqu’au proto final qui doit être validé. Après, si les dernières modifications portent sur un seul élément, on ne refait pas tout le proto, on fait des « mock up », c’est à dire juste la partie qui posait problème, par exemple une bretelle. Une fois qu’on a validé le proto final, la commande, les matières, on fait un « PPS », un Pre Prod Sample, une sorte d’échantillon qui va lancer la production. C’est comme un contrat entre nous et l’usine. En gros, si on n’a pas dit « zip » à ce moment-là, c’est pour notre pomme (si vous ne comprenez pas cette vanne, c’est qu’il est temps de revoir vos classiques ;-).

// quand on est sur place, on corrige directement sur le proto //
// et on re-modifie tout… //

LES MATIERES & ACCESSOIRES

En parallèle de tout ça, il faut bien évidemment travailler sur le sourcing des matières et des « trims » (boucles, zips…). Normalement, c’est à l’usine de fournir tout ça car on achète un produit « fini ». Mais comme ce sont des produits spécifiques qu’on développe nous, on a notre mot à dire sur le sourcing. Et nous, plus que les autres, car non seulement on est exigeants en termes de sourcing « éco » (on vérifie tout, on veut que tout soit certifié, OekoTex, Bluesing, REACH, recyclé…) mais on utilise aussi des matériaux qu’ils n’ont pas l’habitude de travailler (cuir, coton waxé…). Le sourcing des matières prend donc plusieurs mois, et c’est peut-être le travail le plus compliqué ! Je ne vais donc pas le développer ici, ce serait trop long.

// sélection des tissus //

Voilà, une fois que tout est développé et validé, il faut passer les commandes, payer un acompte de 50% pour avoir la production 2 ou 3 mois après (et avant : trouver l’argent… un autre « gros gros » sujet). Les sacs partiront par bateau, dans un container (après avoir payé le solde), du port d’Ho Chi Minh puis voyageront près d’un mois en mer jusqu’à Fos-Sur-Mer près de Marseille. Il remontra jusqu’à Annecy par camion, ou par rail dans le meilleur des cas, pour être livré dans notre entrepôt à quelques km du bureau, puis chez vous ou chez nos revendeurs…

 

Maintenant vous savez comment on fait un produit, en tout cas un sac MeroMero. J’espère que vous regarderez les choses qui vous entourent avec un autre regard, et penserez à tous ceux qui ont contribué à leur donner vie !

 

Mais ce qui est compliqué, c’est de suivre les développements en parallèle. Par exemple, pour vous donner une idée, en ce moment on travaille sur :

  • IDEE d’une banane (yeah !)
  • CONCEPT, BENCHMARK et PRIX d’un nouveau sac « de voyage »
  • DESIGN et DOSSIER TECHNIQUE du nouveau Squamish V2
  • PROTO 3 : dernières corrections du Mini Squamish
  • PROTO 3 : tests et corrections du porte-bébé minimaliste
  • PROTO 1 : corrections du Tote Bag
  • SOURCING des nouvelles matières pour les prochaines collections
  • SOURCING d’un nouvel atelier pour la production des couvertures

 

Et à cela, il faut rajouter la com et le marketing, le développement commercial, la recherche de financement, et toute l’admin d’une boite 🙂

Heureusement que je ne suis plus toute seule !

Laisser un commentaire